La traversée des exilé.es 

“Clandestin: qui se fait en secret, en cachette, qui est en contravention avec les lois et règlements ; qui se dérobe à la surveillance ou au contrôle de l’autorité”. 

Ces routes migratoires “cachées” sont pourtant bien connues aux yeux de tous.tes. Oui, nous avons tous.tes déjà entendu ce terme, nous avons une petite idée de ce que cela implique : des passeurs, des bateaux, et une arrivée dite “illégale” dans un pays d’Europe. Mais que savons-nous de ces exilé.es et des difficultés qu’ils traversent lors de ces long périples ? Comment s’organisent les passeurs ? Qu’est ce qui continue à motiver ces départs, d’année en année, malgré le recensement de morts, les dangers et les traumatismes engendrés ? 

Le chemin est long

Bamako pour l’Afrique de l’Ouest. Addis-Abeba pour l’’Est et la corne de l’Afrique. Ces villes marquent les points de départ les plus communs, avant de rejoindre Khartoum au Soudan, et Agadez au Niger, les derniers endroits hospitaliers avant la traversée du Sahara, puis celle de la Méditerranée.

Les passeurs ne t’emmèneront que jusqu’où tu peux payer. S’il faut t’abandonner en chemin, il n’y aura pas de pitié.

Ibrahim, Sénégalais en France

Le désert, la mer… Les passeurs

Avant même d’arriver en Europe, ces candidats à l’exil, souvent très jeunes, attendent des semaines et des mois dans chaque point de départ, entassés dans des petites habitations. Ils attendent qu’on leur accorde une place dans un camion, une voiture, un bateau. Le voyage peut prendre un an, deux ans, et chaque avancée a un prix. Le total peut aller de 500 à 6000 euros, un montant démesuré pour les familles des concerné.es. Les passeurs, souvent des trafiquants d’organisations criminelles, exploitent la situation des exilé.es : ils utilisent des véhicules anciens et peu résistants, parquent le plus de personnes possible sur un bateau, allant bien au-delà des normes, ayant bien conscience des risques. Beaucoup meurent de soif dans le désert ou de noyade en pleine mer, sans compter celleux qui se retrouvent aux mains d’esclavagistes et de trafiquants une fois arrivé.es en Libye.

A Tripoli, chaque jour, les gens venaient nous voir avec des armes pour prendre notre argent. Ils disaient qu’ils avaient du travail pour nous mais c’était une ruse pour nous racketter.

Sama, Malien

The last I had I spent on a water can (1,000 CF) for crossing the desert. It’s a 2-day ride on the back of a truck and they don’t stop for any reason. Staying here costs me 500 CF per day. Now I’m waiting for my family to be able to send me money so I can continue to Libya. There I will have to work to get the money I will need to take a boat to Italy.

Yaya, Sénégalais

Parfois, les passeurs ne nous donnaient pas de nourriture, ni de charbon pour faire du feu pour la cuisson. J’ai vu des gens utiliser leurs chaussures ou leurs manteaux pour faire du feu pour que nous ne mourrions pas de faim.

Hafsa, Somalienne en Italie

Le retour au pays et le sentiment d’échec

Ne pouvant aller au bout du chemin, beaucoup doivent faire demi tour, et rentrer dans leurs villes d’origines, auprès des siens, à qui ils avaient promis une meilleure vie de l’autre côté de la Méditerranée. Pour beaucoup, ce retour aux sources est vu comme un échec, et les sentiments de honte, de culpabilité, de colère les empêchent de retrouver leurs familles avec fierté. C’est cette crainte qui pousse beaucoup d’exilé.es à continuer le périple jusqu’à la fin, même lorsque le voyage devient insoutenable, et c’est ainsi que beaucoup se retrouvent dans des situations de danger, vacillant entre la vie et la mort. 

J’avais le tournis, j’étais fatiguée par ce long voyage. Mais je ne pouvais pas avoir ce bébé en Libye. Donc, quand je suis montée sur le bateau, j’étais prête à mourir avec mon enfant ou réussir la traversée.

Rahma, Somalienne en Italie

L’utopie occidentale maintenue par les médias, le post-colonialisme… mais aussi la diaspora

Le périple continue, même en Europe. L’ElDorado tant attendu par certains n’a ni les couleurs, ni les saveurs espérées. Les demandes d’asil, les contrôles, les employeurs qui exploitent, les conditions des camps et des logements… la solitude, la dépression, le traumatisme. La liste est encore longue. 

Nous sommes partis pour différentes raisons. A cause du chômage, nous avons vu nos aînés être désœuvrés, à ne rien faire. C’est pour ça que nous avons décidé de partir

Ahmed, Ethiopien

La situation économique et géopolitique des pays d’origine constitue le plus gros facteur de départ. Les conditions sont difficiles, et les jeunes générations ne veulent pas se complaire dans ce paysage qui leur est trop sombre, et trop souvent prévisible. 

Pour beaucoup d’immigré.es que nous avons interviewé.es, l’Europe, et notamment la France, a réussi à transmettre une image de rêve dans l’imaginaire de ces exilé.es. Ceci est bien évidemment une conséquence de la colonisation, perpétuée par les médias actuels et la dichotomie qui existe encore entre, d’un côté les pays d’Occident, de l’autre, les pays d’Orient, les pays du Nord et les pays du Sud, les pays riches, et les pays pauvres. 

Cette image ancrée profondément dans nos communautés, mélangée à cette peur de l’échec et cette attente implicite qu’il faille soutenir financièrement les siens restés au pays, fait que nous aussi, enfants de la diaspora, nous participons à cette utopie occidentale. Le parcours est semé d’embûches, mais cet aspect n’est que très peu partagé au pays, de peur de décevoir. 

Si certains immigré.es ont bien évidemment obtenu ce qu’ils sont venus entreprendre, et sont fier.es de partager leurs réussites, le silence est maintenu quand il s’agit de parler de sacrifices et de traumatismes liés au déracinement. 

La pudeur qui hante nos communautés est un fléau, qui peut parfois s’avérer mortelle, et même si elle est très loin d’être seule responsable de ces flux migratoires, elle participe au maintien de cette idylle tant vénérée, cet héritage de la colonisation enraciné dans nos illusions.

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