Immigré.e.s, migrant.e.s, expatrié.e.s, exilé.e.s, réfugié.e.s, 50 shades of grey ?

La langue française regorge de mots pour désigner les personnes qui quittent leur pays pour s’installer ailleurs. Immigré.e.s, migrant.e.s, expatrié.e.s, exilé.e.s, réfugié.e.s sont des notions qu’on entend régulièrement dans les médias, les débats entre amis et les discussions de comptoir. Ces termes sont parfois opposés les uns aux autres, parfois utilisés comme substituts. Les définitions varient selon qu’on se réfère au dictionnaire, à l’imaginaire collectif ou encore aux organisations internationales comme l’UNESCO, le droit ou les accords internationaux. Mais que se cache-t-il réellement derrière ces réalités ? Que se joue-t-il ? Ce sont les questions qu’on s’est posées et auxquelles on a tenté d’apporter des petites pistes de réponse.

Immigré.e vs migrant.e

Dans les épisodes d’Origines, nous donnons la parole aux personnes immigrées, autrement dit les personnes qui ont quitté leur pays d’origine pour venir s’installer en France, quelle qu’en soit la raison. Nous nous sommes demandées ce qui les différencient des migrant.e.s dont on a beaucoup parlé au début des années 2010 suite à la fameuse crise des migrants. Il se trouve que la différence entre immigré.e et migrant.e est très mince

Comme l’évoque Laura Calabrese, linguiste à l’Université libre de Bruxelles, on “met l’accent sur le mouvement des populations, plutôt que sur les raisons de leur départ ou les conditions de leur accueil” ce qui contribue à la regrettable déshumanisation des personnes concernées.

Lorsqu’on parle de migration d’individus, on fait référence au “déplacement volontaire d’individus ou de populations d’un pays dans un autre ou d’une région dans une autre, pour des raisons économiques, politiques ou culturelles” (Larousse). On peut donc observer deux différences avec l’immigré.e. L’immigré.e  quitte nécessairement son pays d’origine, là où le migrant peut se déplacer à l’intérieur même de son pays, voire de sa région. Aussi, la notion de migration peut inclure une dimension de masse qui est plus ou moins présente dans l’immigration. L’un des sens de la migration est d’ailleurs le déplacement massif d’une population. On a plus de facilité à individualiser l’immigré. que le migrant.e qui est quasi systématiquement associé à un groupe, d’où la gestion de la crise des migrants à l’échelle collective par l’Union Européenne.

L’autre nuance que l’on peut souligner entre les deux termes concerne les motivations du départ. Derrière le.la migrant.e, il y a l’idée que le départ s’il est volontaire est nécessairement subi à cause de facteurs externes qui poussent à l’exil : les conséquences du réchauffement climatique, des guerres, de la crise économique.

Pourtant, quand on interroge des immigré.e.s, on s’aperçoit très vite que le départ a également souvent été indispensable et lié à des facteurs externes que ce soit pour rejoindre des membres de sa famille, fuir la guerre ou poursuivre des études difficilement atteignables dans le pays d’origine. On peut aussi noter que ces deux termes ont acquis une connotation négative suite au traitement médiatique et politique des réalités qu’ils reflètent. Comme l’évoque Laura Calabrese, linguiste à l’Université libre de Bruxelles, on “met l’accent sur le mouvement des populations, plutôt que sur les raisons de leur départ ou les conditions de leur accueil” ce qui contribue à la regrettable déshumanisation des personnes concernées.

Immigré.e vs exilé.e

En discutant avec des immigré.e.s sur leur rapport avec leur pays d’accueil et leur pays d’origine, le sentiment d’exil nous a beaucoup frappé. Plusieurs nous ont confié se sentir à la fois nulle part chez eux et partout chez eux. De véritables citoyens du monde. L’exil désigne la “situation de quelqu’un qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie”, “obligé de vivre ailleurs que là où il aime vivre” (Larousse). On comprend donc plus aisément la nuance avec l’immigré.e qui n’est pas nécessairement dans l’obligation de vivre en dehors de son pays d’origine. 

Le terme est d’ailleurs souvent utilisé par des associations qui soutiennent les migrants comme L’Auberge des Migrants qui parle régulièrement de “personnes en exil”. L’utilisation du mot exilé.e à la place de migrant.e est loin d’être anodine. Elle est militante et vise à se défaire de la connotation négative du mot migrant.e pour réhabiliter l’humanité de ces personnes et rappeler qu’elles quittent leur pays dans la contrainte et dans la douleur pour survivre, tout simplement.

Immigré.e vs expatrié.e

Comme son étymologie l’indique, l’expatrié.e est celui.celle qui a été expulsé.e de sa patrie. L’expatrié.e n’est donc bel et bien qu’un.e exilé.e. Mais aujourd’hui, dans le sens courant, l’expatrié.e est plus connu.e sous le nom d’expat’ et fait référence aux personnes issues des pays riches qui vont s’installer ailleurs, généralement pour travailler. Et cet ailleurs se trouve souvent dans les pays moins riches ou développés que le leur. 

Ainsi, l’image de l’expatrié.e est souvent celle d’une personne occidentale, blanche et suffisamment aisée pour vivre sa best life dans son pays d’accueil. L’expat n’a pas pour but de s’intégrer à la culture et aux coutumes du pays d’accueil, au contraire, il/elle a plutôt tendance à passer du temps avec…des autres expat’ et travailler dans des entreprises internationales. L’internationalisation du marché du travail ainsi que le développement du nomadisme et du télétravail ont donné naissance à une nouvelle espèce d’expat: le.la digital.e nomade. Cet expat 6.0 vient aussi majoritairement (uniquement ?) des pays les plus riches et à l’avantage d’avoir un job qui lui permet de travailler d’où il.elle veut.

Une histoire de classe ?

Si on se réfère au nouvel usage du terme expatrié.e, on s’aperçoit que ce qui le.la distingue de l’immigré.e c’est essentiellement son pays d’origine et sa classe sociale. On peut légitimement se demander pourquoi les personnes qui quittent l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud pour travailler en Occident ne sont pas considérées comme des expatriés ? Pourquoi ne parle-t-on pas des expat comme d’immigrés ce qui correspondrait plus à la réalité de leur mouvement migratoire, eux qui n’ont pas été expulsés par leur pays d’origine ? Et quant est-il de ces personnes racisées, nées en Occident mais qui goûtent également au joie du nomadisme ? Sont-elles des expatriées ? Ou leur couleur de peau les réduisent-elles au statut d’immigré ? Pourquoi parle-t- on de crise des migrants et pas de crise des expats ? Tant de questions qu’on se pose…. 

Immigré.e vs réfugié.e

On finit notre petit tour d’horizon des termes pour désigner les mouvements d’individus avec le.la réfugié.e. Le.la réfugié.e est “une personne ayant quitté son pays d’origine pour des raisons politiques, religieuses ou raciales, et ne bénéficiant pas, dans le pays où elle réside, du même statut que les populations autochtones, dont elle n’a pas acquis la nationalité” (Larousse). Une personne née ailleurs qui deviendrait française après plusieurs années perdraient donc son statut de réfugié qui est reconnu par le droit international et qui lui permet de faire une demande d’asile auprès du pays d’accueil

Derrière la notion de réfugié, il y a donc à nouveau cette idée d’obligation, de contrainte. Le départ est littéralement une question de survie. Selon la Convention de Genève, le.la réfugié.e ne peut rentrer dans son pays d’origine sans craindre « avec raison d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe ou de ses opinions politiques ». Les personnes reconnues comme réfugiées sont d’ailleurs placées sous la protection juridique et administrative de l’Opfra, l’ Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides.

La frontière (sans mauvais jeu de mots) entre l’immigré.e, l’exilé.e, l’expatrié.e et le réfugié.e est donc très mince. Parfois régie par le droit, parfois par les biais cognitifs et le détournement de leur sens initial. Ainsi, ces termes vont souvent au-delà de leur simple définition qu’elle provienne du dictionnaire, d’un média ou des conventions internationales. Ces mots sont loin d’être neutres et il est important d’en avoir conscience sans quoi, on ne peut collectivement apporter l’attention et l’accueil que méritent ces personnes qui quittent (souvent dans la contrainte) l’endroit et les gens qu’elles aiment. Les mots ont une dimension sémantique, idéologique et politique, ne l’oublions jamais. 

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