Immigré·e·s et marché de l’emploi :

entre travail essentiel et revendications ignorées

La crise du COVID-19 a fait émerger une notion, certes pas nouvelle dans l’idée, mais qui avait été très peu verbalisée jusque-là, celle de métiers essentiels. Ce que cette crise a mis en lumière, c’est non seulement l’importance de ces métiers, mais aussi des personnes qui les exercent.  Les immigré·e·s représentent 14% des travailleur·euse·s essentiel·le·s en Europe et leur part atteint plus de 18% en Île-de-France, dont 20% sont originaires de pays en dehors de l’Union Européenne. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont la plupart des pays membres sont des pays développés, a reconnu le rôle crucial des personnes immigrées qui occupent ces emplois essentiels. 

L’immigration professionnelle comme réponse à la pénurie de main d’oeuvre

Le travail n’est pas la raison principale qui pousse les immigré·e·s à venir s’installer en France. En effet, l’immigration professionnelle (14% en 2019) arrive loin derrière celle pour motif familiale (33% en 2019) et celle pour poursuivre ses études (33% en 2019). Toutefois, plusieurs vagues migratoires ont été historiquement favorisées par l’État français afin de pallier des déficits de main d’œuvre et le vieillissement de la population.

Ce fut, par exemple, le cas dès la Première Guerre mondiale. Les immigré·e·s ont incontestablement participé à la reconstruction de la France suite à la pénurie de main d’œuvre, en occupant des postes dans la construction et l’industrie. Face à l’immensité des besoins de réorganisation de la production industrielle, l’État prend en charge pour la première fois le recrutement massif de travailleurs, dont plus de 200 000 viendront de l’empire colonial français. Parmi eux, on comptera environ 75 000 Algériens généralement réquisitionnés, 35 000 Marocains, 18 500 Tunisiens, 5 500 Malgaches et 49 000 Indochinois, victimes de razzia. Ces travailleurs étrangers sont gérés conjointement par le Ministère de la Guerre et le  Service de l’organisation des travailleurs coloniaux (SOTC). Des étrangers en provenance des pays limitrophes seront également recrutés. Plus de 100 000 Espagnols, par exemple, seront recrutés pour la filière agricole. 

Aujourd’hui, l’immigration dite “choisie” cible davantage les travailleur·euse·s et les étudiant·e·s qualifié·e·s favorisant ainsi la migration des cerveaux. La tension subie dans certains domaines d’activité a aussi donné lieu au projet de mise en place d’un système de quotas pour l’immigration professionnelle, annoncé par le gouvernement fin 2019. Cette mesure vise à faciliter l’embauche de travailleur·euse·s étranger·ère·s. 

La politique migratoire est ainsi tributaire des enjeux économiques du pays. L’immigration professionnelle sera facilitée en cas de déficit de main d’œuvre et réduite en cas de montée du chômage. 

Des emplois moins qualifiés et moins rémunérés…

On retrouve des travailleur·euse·s immigré·e·s dans toutes les professions, indépendamment du niveau de qualification requis. On observe d’ailleurs une augmentation des travailleur·euse·s qualifié·e·s parmi les personnes qui ont immigré récemment (il y a moins de 10 ans). Les immigré·e·s restent toutefois beaucoup plus présents dans les postes non ou peu qualifiés que dans ceux de cadres ou professions intermédiaires. Ainsi, 62% des actifs immigrés ayant un emploi sont des ouvriers (qualifié·e·s et non qualifié·e·s) et 13% des cadres, contre respectivement 51% et 16% pour les actifs non immigrés en poste. Les femmes immigrées sont d’autant plus concernées puisqu’un tiers d’entre elles occupent un emploi non qualifié alors que ça concerne 1 femme née française sur 5. On observe aussi une distinction au sein des immigré·e·s en provenance des pays de l’UE. Parmi eux·elles, seuls les Portugais·e·s, Espagnol·e·s et Italien·ne·s ne sont pas majoritairement présent·e·s dans les professions intermédiaires et supérieures. 

Les personnes immigrées font face à de nombreuses difficultés qui expliquent leur présence non négligeable dans des filières qui nécessitent peu ou pas de qualifications. Il y a, par exemple, le déclassement dont elles peuvent pâtir du fait de la non reconnaissance des diplômes issus dans leur pays d’origine, fait qui est plus marqué pour les étranger·ère·s qui ne viennent pas d’un pays membre de l’UE. La difficulté d’obtenir une équivalence les pousse vers des postes nécessitant pas ou peu de qualifications, tout comme les contraintes liées à la régularisation de leur situation. La barrière de la langue favorise aussi le repli vers des métiers plus manuels et physiques. Les discriminations à l’embauche constituent aussi un plafond de verre, tout comme le manque de capital social, économique et culturel.

Ces limites ont amené beaucoup d’immigré·e·s a créé leurs propres structures, d’où une surreprésentation des personnes immigrées travaillant en tant qu’indépendant·e·s  dans la plupart des pays européens, y compris en France. Les secteurs privilégiés par les indépendant·e·s  immigré·e·s  sont la restauration et l’hôtellerie, le commerce de détail alimentaire, le bâtiment et le transport. 

 ….mais essentiels

Selon une récente étude de l’OCDE, en 2019, dans les grandes agglomérations européennes, 25 % des travailleur·euse·s essentiel·le·s peu qualifié·e·s étaient issu·e·s de l’immigration. Les secteurs de l’agroalimentaire, de la distribution ou encore de la santé sont des pans essentiels de nos sociétés, comme cela a pu être mis en évidence suite à la crise du COVID-19. Et les immigré·e·s constituent une part importante des travailleurs et travailleuses de ces secteurs. Dans les pays européens de l’OCDE, comme la France, un tiers des agents d’entretien, un quart des auxiliaires de vie et une personne sur cinq travaillant dans le secteur de l’agroalimentaire sont immigré·e·s. En ça, ils contribuent donc fortement à la bonne santé de la France qui a d’ailleurs mis en place un processus de naturalisation accéléré pour les demandeurs qui occupent un poste essentiel, en guise de reconnaissance de leur engagement pour la nation pendant la crise du COVID-19. À noter que parmi les travailleur·euse·s essentiel·le·s immigré·e·s, il n’y a pas que des travailleur·euse·s non qualifié·e·s. Les immigré·e·s, peuvent, par exemple, représenter jusqu’à 23% des médecins dans les pays européens de l’OCDE.

L’emploi au sein des immigré·e·s : un marché genré et racialisé ? 

Comme évoqué plus haut, le contrôle et l’organisation de l’immigration professionnelle par l’État a réellement commencé suite à la Première Guerre mondiale. Une des conséquences de cette intervention étatique a été la racialisation de l’immigration dans un contexte où la hiérarchie des races était ancrée et admise dans l’opinion publique. Une distinction était ainsi faite entre les travailleurs étrangers blancs et ceux coloniaux (du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne et d’Indochine) et chinois. Cette distinction nette a donné lieu à des différences de traitement et d’emplois basées sur une croyance d’aptitudes physiques et psychologies différentes selon l’appartenance raciale. Ainsi, dans les usines, les Indochinois et les Nord-Africains étaient formellement séparés. Cette séparation avait, entre autres, pour objectif de pallier aux barrières linguistiques, éviter que les travailleurs coloniaux ne s’assimilent trop et assurer une meilleure productivité. 

Cette racialisation de l’emploi parmi les immigré·e·s est encore très présente aujourd’hui, entretenue en partie par le réseau des différentes diasporas. On retrouve, par exemple, près de 45% des actifs d’origine turque ayant un emploi dans le BTP en tant qu’ouvrier. Les immigré·e·s issu·e·s de l’Europe du Sud (Espagne, Italie, Portugal) sont aussi très présent·e·s dans ce secteur. Les immigré·e·s marocain·e·s sont très présent·e·s dans le secteur agricole, tandis qu’on observe un grand nombre de personnes turques et chinoises dans celui du textile et de la restauration. 

À la racialisation du marché de l’emploi chez les immigré·e·s, on observe aussi une segmentation genrée, plus présente parmi les vagues d’immigration les plus récentes. Ainsi, les femmes originaires d’Afrique subsaharienne vont, par exemple, être très présentes dans les métiers du care, comme les services à la personne, tandis que les hommes, eux, occupent  des postes dans les métiers du nettoyage, du bâtiment et de la sécurité. 

Cette segmentation genrée et racialisée est de moins en moins présente, notamment en Île-de-France, du fait de la hausse du niveau de diplôme des migrant·e·s et des politiques d’immigration qualifiée favorable pour répondre au manque de main d’oeuvre dans des secteurs comme la santé et l’informatique. Aussi, la segmentation s’atténue avec le niveau d’ancienneté des immigré·e·s. Ainsi, elle est moins présente chez les immigré·e·s d’origine italienne et maghrébine que chez les personnes en provenance de la Turquie, de la Chine ou des pays de l’Afrique subsaharienne.

Des travailleur·euse·s fragilisé·e·s…

Qu’elle soit économique, sociale ou sanitaire, les immigré·e·s subissent plus fortement les effets de la crise que les autres travailleur·euse·s. Les externalisations dans l’industrie, par exemple, a considérablement touché les personnes immigrées historiquement très présentes dans ce secteur. Leur importante présence dans des industries comme l’hôtellerie-restauration sujettes à une forte saisonnalité, au travail partiel et aux contrats précaires favorise également la précarité de leur situation professionnelle. Le taux de chômage est plus important chez les immigré·e·s que les personnes nées françaises. D’après les chiffres de l’INSEE, en 2018, le taux de chômage des étranger·ère·s qui ne viennent pas de l’Union Européenne est 2,6 fois plus élevé que celui des personnes de nationalité française.

Aussi, les immigré·e·s occupent souvent des postes physiquement pénibles qui impactent leur corps, comme l’évoquait Truc Tien dans l’épisode 5 d’Origines TV, en mentionnant son père, manutentionnaire par défaut, usé et victime de plusieurs accidents de travail. Comme évoqué dans cet article du Bondy Blog, le nombre de décès en 2020, suite à la crise du COVID-19 a été plus important chez les personnes étrangères que celles françaises. Souvent en première ligne, occupant des postes incompatibles avec le télétravail, les travailleur·euse·s immigré·e·s ont été doublement fragilisé·e·s par la pandémie. 

… dont les revendications sont peu entendues

Si les immigré·e·s occupent une part importante des métiers essentiels, ils pâtissent du fait que beaucoup de ces métiers sont précaires, pénibles et perçus comme inférieurs dans la hiérarchie sociale. Leurs revendications concernant leurs conditions de travail sont souvent peu entendues. On pense, par exemple, aux femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, en grève depuis le 17 juillet 2019 pour dénoncer leurs conditions de travail immondes. 

Les immigré·e·s et leurs enfants sont aussi en “première ligne” de l’ubérisation de l’économie. À cet égard, le témoignage poignant de Jules Salé dans cet article de Médiapart fait état du manque de considération que peuvent subir les travailleur·euse·s immigré·e·s (et enfant d’immigré·e·s) tant dans des grands groupes comme Accor qu’au sein de la startup nation. Les livreurs Frichti ont ainsi réclamé la régularisation de leur papier pour bénéficier des mêmes droits que les travailleur·euse·s salariés, compte tenu de leur situation de travail réel, plus proche du salariat que d’un simple partenariat. 

Comme le montre l’enquête du journaliste Gurvan Kristanadjaja, « Ubérisation, piège à cons », sortie en avril 2021, ces revendications pour des conditions de travail dignes et/ou une requalification de leur travail comme un travail salarié sont encore loin d’être totalement entendues. Aux jeunes étudiants en quête d’émancipation se sont substitués des migrants primo-arrivants amenés à devenir livreurs sur des plateformes comme Frichti, Deliveroo ou Uber Eats pour survivre. La vulnérabilité économique et sociale des migrants et des jeunes de banlieue qui occupent ces postes les contraint à accepter des conditions de travail précaire, sans réelle alternative. 

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